Le jour où le Grand Esprit se mit à chanter  : scénario

 

   Alain Feld 

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                                               Prologue

 

 

    Tel-Aviv. Octobre 1948. Par la fenêtre de son appartement, Joseph contemple l’immense étendue bleue de la mer. La pièce dans laquelle il se trouve est petite, sobrement meublée. Son regard se porte sur la machine à écrire posée sur le bureau. Une feuille est engagée dans le rouleau. Cela fait longtemps qu’il imagine cet instant. Il se sent assez calme et concentré. Les inquiétudes qui agitaient son esprit se sont apaisées, mais des images surgissent à présent devant ses yeux sans qu’il les ait sollicitées. Il sait qu’il lui suffirait de mettre des mots sur le papier pour que leur intensité diminue, mais il est comme hypnotisé par elles. Avant, elles le hantaient, surtout la première d’entre elles, celle qui revenait le plus souvent ; maintenant il peut la regarder sans chercher à se soustraire à cette vision. C’est une fumée noire qui surgit d’une haute cheminée, épaisse, nauséabonde rendant le ciel opaque et c’est comme si plus rien n’existait en dehors de cette masse sombre écrasante. L’autre image, apaisante celle-là, est celle d’une fumée qui s’élève dans le ciel. Elle est blanche ou grise. Il n’en sait rien car il  ne l’a jamais vue en réalité. Parfois elle est apparue dans ses songes et surtout il en a tellement entendu parler  qu’il a l’impression de l’avoir vue  lui-même. Ce sont des signaux qui montent lentement dans l’azur. Ils parlent. Ils montrent qu’il y a de la vie, comme un élan joyeux, peut-être. Ils racontent quelque chose. Il ne pourrait dire quoi, mais il sait que lui aussi veut raconter une histoire. Toute l’histoire, s’il le peut. Même si elle lui paraît encore si incroyable par moments. Il a partagé ses hésitations et ses doutes avec sa compagne, mais ce temps-là est révolu. Elle l’a encouragé à suivre son idée et maintenant il se sent prêt.

Il tape les premiers mots. Les lettres s’inscrivent sur le papier,  les phrases se déployent. Il sait que le reste va suivre facilement car il porte ce récit en lui depuis tant d’années déjà. Il a décidé d’écrire à la troisième personne car ce n’est pas l’histoire de sa vie, c’est quelque chose qui ne lui appartient pas. Il a juste envie de restituer - à qui, il ne sait pas - ce qu’il lui a été donné de vivre.

 

 

                           Première partie  : la guerre 

        

                                                       

 

                                                           1

                                                                           

 

Quelque part en Pologne. 1945.

Par la fenêtre de son baraquement, Joseph contemple le paysage qui s’étend sous ses yeux et se souvient de l’instant où il est arrivé dans le camp, jeté hors d’un train avec des centaines d’autres déportés. Ses pensées se mettent à vagabonder. Il se revoit enfant courant dans les bois avec ses parents. Il repense à son père, aux rares fois où  celui-ci souriait  et  à cette impression très forte qu’il ressentait à ce moment-là. C’était comme si un rayon de soleil avait pénétré dans son coeur, faisant disparaître l’ombre des peurs qui troublait son esprit d’enfant. Cette évocation le ramène par un chemin mystérieux à son rêve, celui qu’il fait toutes les nuits depuis son arrivée dans ce lieu : il est debout dans le train qui l’a amené dans ce camp, mais au lieu de s’arrêter dans la gare, le convoi poursuit sa route dans un brouillard opaque. Le rêve bascule. Joseph  marche maintenant à côté de la locomotive. Un cercle de lumière surgit devant lui et l’éblouit et, dans le même temps, une voix inconnue prononce son nom avec douceur.

  Les évocations de Joseph sont brutalement interrompues par l’intrusion de soldats dans le baraquement. L’officier qui les accompagne désigne Joseph de sa baguette.  Les gardes l’emmènent sans un mot. Joseph marche en proie à la peur et à la solitude, puis au bout du chemin, il découvre un bâtiment surmonté d’une large cheminée et réalise qu’il se trouve devant les fours crématoires. Un prisonnier  à l’allure massive, avec un visage qui semble avoir été sculpté à larges traits et des yeux vifs, l’accueille. Il s’appelle Lev. Il lui montre les tâches qu’il doit accomplir.

Pendant des heures, Joseph va porter des centaines de corps dans les fours béants.

Lorsqu’il a terminé, il gagne son nouveau baraquement et fait connaissance avec les autres membres du commando chargé de la crémation.

 Lorsqu’il peut enfin sombrer dans le sommeil, Joseph voit des flammes danser devant ses yeux. Pourtant, elles n’ont rien à voir avec celles qui ont brûlé ses yeux durant la journée. Cette vision ne suscite en lui ni peur ni de répulsion, bien au contraire, car  il sent des présences mystérieuses et bienveillantes autour de ce feu. On dirait un rassemblement d’Indiens, se dit-il, avant que la lueur ne disparaisse à son tour dans l’oubli de la nuit.

 

                                                 2

 

 

 

Un village indien à l’ouest du Mississipi. 1870.

Le guerrier Oeil-de-Loup s’éveille. Il reste un moment encore dans sa tente à se remémorer la chasse au bison qu’il a menée le jour d’avant avec une poignée d’autres guerriers. C’est un honneur sans précédent pour lui d’avoir été désigné par le chef de la tribu, Grand Elan, qu’il aime comme un père, pour accomplir cette tâche si convoitée. Cependant, l’euphorie qu’il ressent encore en évoquant cet instant unique dans sa vie est ternie par une pensée qui envahit son esprit : c’est aujourd’hui que le Conseil des Anciens doit se réunir pour prendre une décision face à la menace des Blancs qui veulent s’emparer de leurs terres et emmener la tribu dans une réserve.

Oeil-de-Loup se lève, sort de la tente, traverse le village et se dirige vers la rivière. Il a besoin de partager ce qu’il ressent avec Payona, sa compagne.

Elle est assise sur un rocher, effleurant l’eau de ses pieds, comme par jeu, pour en sentir la fraîcheur. Le guerrier admire sa longue chevelure noire et la beauté de son corps qui se dessine sous sa robe en peau de daim. Elle sent sa présence et l’invite à s’asseoir près d’elle. Ils restent silencieux à contempler l’eau qui coule en contrebas, puis Oeil-de-Loup lui fait part de ses craintes concernant l’avenir de la tribu. Les Blancs font des promesses que souvent ils n’honorent pas. Quant au sort des peuplades enfermées dans des réserves, il  paraît vraiment peu enviable. Oeil-de-Loup pense qu’il n’y a malheureusement pas d’autre choix pour la tribu des Mandans que de prendre les armes.

La jeune femme qui est chamane, répond à la colère et à l’amertume de son compagnon en lui relatant une vision qu’elle a eue cette nuit : elle parcourait un champ de bataille jonché de cadavres. Un véritable carnage. Des milliers d’hommes gisant sur une terre gorgée de sang. Malgré l’horreur, elle continua sa route comme si quelque chose l’appelait plus loin. Une lumière apparut et  inonda la plaine de sorte que les corps et la terre semblaient maintenant faits de  cette même lumière.

Troublé par le récit de la jeune femme, Oeil-de-Loup dit sans toutefois comprendre le sens de ses paroles qui s’échappent de sa bouche : “Ainsi, beaucoup de nos frères vont mourir et pourtant, ils ne mourront pas”.

Ils restent encore un moment à méditer tous les deux, puis le guerrier s’en va  pour rejoindre la tente du Conseil.

Le chef Grand Elan rappelle à tous les enjeux de ce Conseil : accepter les exigences des Blancs, c’est-à-dire abandonner leur village et le mode de vie hérité de leurs ancêtres pour être parqués dans une réserve, désarmés, à la merci du bon vouloir des visages-pâles  ou alors refuser cette proposition et défendre leur droit à vivre selon leur tradition, ce qui signifie combattre les soldats.

La discussion est âpre car la décision engage l’avenir de la tribu. Bison Noir, le porte-parole de ceux qui croient en la parole des Blancs, tente de convaincre l’assemblée que la tribu a tout à gagner à se plier à leurs exigences. Il est contredit par Aigle Rapide dont les arguments finissent par ébranler ceux qui voulaient éviter le conflit. Il met en avant le fait que dans les réserves, les Indiens seront totalement à la merci des Blancs et que les événements ont montré de manière répétée que l’homme blanc,  mené par son rêve de grandeur, n’est pas digne de confiance car dans ce rêve, il n’y a aucune place pour eux, Indiens.

Tous réalisent la gravité de la situation. Après de longues discussions, le camp d’Aigle Rapide l’emporte sur ceux qui prônent l’obéissance aux Blancs. La décision s’impose : il faut prendre les armes pour sauver la tribu de la domination des soldats et éviter la déchéance qui les attend dans les réserves.

 

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        

 

 

                                                       3

 

 

 

Joseph s’habitue tant bien que mal à sa vie au sein du commando chargé de brûler les cadavres. Le climat est lourd. Lev et les autres semblent évoluer dans un monde d’où toute émotion est bannie. Peu de paroles sont échangées. La force de chacun s’épuise  dans les tâches dont il doit s’acquitter et cède la place à une lassitude sans nom.

Pour survivre dans cet univers, Joseph se plonge fréquemment dans les souvenirs heureux de son enfance. Il revoit ses parents et sa soeur autour de la table familiale dressée pour le shabbat et les jours de fête. Il entend les prières que son père récite. Il sent le parfum qui s’élève des plats. Ces évocations lui procurent un apaisement momentané. Souvent, il voit devant ses yeux le chandelier à sept branches et en contemplant la flamme des bougies qui dansent devant lui, il en oublie pour un temps l’horreur qui l’entoure.

En dehors de ces moments bénis, il vit dans un état d’inquiétude permanente. Lorsqu’il peut se dérober quelques secondes à la vigilance de ses gardiens, il balaye du regard l’horizon au-delà des barbelés, se transportant ainsi dans un lieu moins menaçant  et guettant inconsciemment une sorte de miracle qui pourrait venir de là-bas.

  Un jour, alors qu’il scrute les alentours, son regard est attiré par une silhouette qui se déplace dans le camp des femmes qui jouxte celui où il se trouve. C’est une femme vêtue comme lui de la tenue des prisonniers mais il émane d’elle quelque chose d’étrange qui provoque un trouble intense chez  Joseph. Son visage  est comme habité par une joie  et une force pour le moins surprenantes dans ce lieu. Elle semble venue d’ailleurs, se dit Joseph. Elle se tourne vers lui. Leurs regards se croisent. Elle lui sourit, puis lentement, elle poursuit sa route, rejoignant un groupe d’autres détenues.

Joseph est désemparé. Il revoit les cheminées qui vomissent des flammes et des fumées noires dans le ciel. Il a envie de hurler tellement sa douleur d’être dans ce lieu a été ravivée par cette rencontre miraculeuse.

La nuit, il rêve de la femme entrevue :  ses vêtements sombres et ses cheveux coupés à ras ont cédé la place à une robe claire et à une longue chevelure noire. Elle lui parle, mais aucun son ne parvient à ses oreilles. Pourtant confusément, il a l’impression de comprendre quelque chose de ce qu’elle tente de lui dire, même si les mots manquent.

 

 

 

 

 

                                                      4

 

 

 

 

Le soleil se lève sur le territoire des Mandans. Les guerriers, dissimulés dans l’ombre des collines se tiennent immobiles sur leurs montures et scrutent la plaine en contrebas.

Un envol de poussière révèle l’arrivée des soldats. Leur armée progresse rapidement.

Le Chef Grand Elan donne enfin le signal de l’attaque. Les hommes glissent sur le flanc de la colline pour rejoindre la grande plaine. Ils galopent en direction des hommes blancs. Les uns et les autres se ruent au combat avec la rage et la peur au ventre. Le choc est violent. Les coups de feu éclatent. Les sabres et les lances frappent aveuglément. La terre se couvre de sang. Les soldats plus nombreux submergent les Indiens et les enserrent dans un étau. Aigle rapide et quelques guerriers tentent d’ouvrir une brèche dans cette muraille humaine, mais ils sont repoussés. Grand Elan est touché mortellement. Oeil-de-Loup tente, à son tour, avec d’autres hommes, de briser la chaîne qui les emprisonne. Il y parvient de justesse. Derrière eux, le carnage s’achève. Le petit groupe rejoint les collines qui les soustraient au regard des soldats. Ils foncent vers le village prévenir le reste de la tribu. C’est l’effroi quand Oeil-de-Loup leur annonce que les hommes blancs sont venus en force, beaucoup plus nombreux qu’ils ne l’avaient imaginé, certains de leur victoire. Des cris de désespoir retentissent. Des larmes coulent, mais il faut faire vite car les hommes blancs vont venir détruire le village. Oeil-de-Loup est maintenant le chef de la tribu. Il dit à chacun de se munir de quelques vivres et du minimum nécessaire. Ils vont se mettre en route vers le Coeur de la montagne, un endroit que les visages-pâles n’ont pas appris à connaître. Ils y resteront jusqu’au moment où ils seront certains que les Blancs auront repris le chemin du fort. Là-bas, ils pourront récupérer des forces et penser à l’avenir. Car il n’y a plus qu’une issue pour nous, clame Oeil-de-Loup, descendre vers le sud pour rallier d’autres tribus à notre cause. Une fois que les guerriers seront aussi nombreux que les grains de poussière, ils pourront affronter à nouveau les soldats et se venger du massacre qui vient d’être perpétré au nom du rêve de l’homme blanc.

Les paroles de leur chef agit comme un baume sur les blessures des membres de la tribu et leur fait entrevoir une lueur d’espoir. Ils y puisent la force de se mettre en route vers le Coeur de la montagne.

   

 

                         

                                                         5

 

 

 

 

Une mélodie jouée par des violons s’élève du camp des femmes. Un attroupement se forme devant les baraquements. Joseph observe la scène. Les musiciennes traversent le camp. A l’arrière du groupe, deux  prisonnières tirent un chariot sur lequel se tient l’une de leurs compagnes. Joseph est submergé par une panique sans nom, car il croit reconnaître l’inconnue. Elle lui ressemble en tout cas, mais à cette distance, il ne peut distinguer ses traits.La procession poursuit sa route à travers le camp et s’arrête à quelques mètres d’une potence. Les actes des participants semblent obéir à un  rituel très précis. Un officier s’approche de la détenue, lui passe une corde autour du cou et ordonne l’exécution. Ensuite, il oblige toutes les prisonnières à demeurer en face de la potence, à contempler le cadavre en train de se balancer au bout du gibet

Au bout d’un temps interminable, l’ordre de se disperser fuse enfin.

Joseph aperçoit alors l’inconnue de l’autre jour. Il en est bouleversé. Ses émotions se bousculent. Il voudrait crier de joie, même si c’est indécent. Elle arbore une expression sereine malgré ce qui vient de se passer. Il a l’impression qu’elle veut lui communiquer de sa force pour qu’il tienne le coup. Mais de l’avoir vue, toujours vivante est déjà un cadeau inespéré pour Joseph.

Lev interpelle Joseph et lui dit de retourner dans le baraquement. Pour la première fois, il lui parle plus longuement. Il lui explique que c’est ainsi à chaque évasion, cette mise en scène macabre qui se déroule comme un rituel. Manifestement, Lev cherche à l’endurcir, à lui permettre d’encaisser le choc, se dit Joseph. Dans le pavillon, les prisonniers ont entamé une de leurs interminables parties de cartes. Assis autour d’une table, ils retrouvent la présence des autres et une activité familière qui leur permet de repousser les scènes insoutenables qui hantent leurs esprits et d’échapper au sentiment de la précarité de leur existence.

Lorsque Joseph s’allonge sur son châlit, la douleur revient. Il pleure car il ne peut laisser sortir le cri qui lui ronge les entrailles et devant ses yeux,  le visage paisible de l’inconnue ne cesse d’alterner avec celui de la suppliciée.

Cette nuit-là, il refait à nouveau le rêve avec le train, mais cette fois le brouillard se dissipe et il découvre une immense plaine au-dessus de laquelle brille la splendeur du soleil.

 

 

                                           

                                           6

 

 

 

Les derniers rayons du soleil se répandent sur les crêtes de la montagne et illuminent les visages des guerriers, des femmes et des enfants qui gravissent les pentes arides. Oeil-de-Loup se retourne et voit que la troupe progresse sans heurts, donnant l’impression d’un seul corps qui se déploie et se hisse vers le sommet de la montagne. Lorsqu’ils atteignent enfin la crête, ils découvrent un vaste plateau caillouteux sur lequel se dresse une immense masse rocheuse.

C’est l’entrée du cañon qui donne accès au Coeur de la montagne.

Ils pénétrent un à un dans l’étroite gorge et glissent silencieusement sur le sable et, à l’aube, ils atteignent enfin le Coeur. C’est une grande plaine bordée de collines qui forment une sorte de cirque naturel, très vaste.

Ils adressent une prière à la Montagne pour consacrer le lien qui les unit à elle, puis ils prennent possession du territoire et aménagent leur nouveau lieu de vie.

Les jours passent. Les guerriers partent à la chasse tandis que les femmes et les enfants cueillent tout ce qui est comestible. La vie est à nouveau rythmée par les activités habituelles du village. Les blessures commencent à se cicatriser et chacun retrouve un peu de paix dans son âme.

Chaque soir, la tribu se réunit pour discuter et contempler les flammes qui montent vers le ciel. Aigle Rapide est persuadé qu’ils n’auront pas de grandes difficultés à rallier la majorité des peuplades qui vivent dans les terres situées à l’ouest du Mississipi. Toutes les tribus savent maintenant comment les Blancs ont agi devant leur refus de quitter leur territoire pour aller se perdre dans les réserves. Oeil-de-Loup abonde dans le même sens : ils savent maintenant que tôt ou tard, ils pourront connaître le même sort et que le seul moyen de combattre cette menace, c’est de s’unir. Payona raconte des visions qu’elle a eues à plusieurs reprises dans lesquelles elle voyait une multitude de guerriers se répandre dans les grandes plaines. Ses paroles sont accueillies par de grandes manifestations de joie. Oeil-de-Loup en voyant les regards brillants autour de lui réalise qu’une partie de la tâche qu’il s’était assignée, redonner vie à la tribu, vient de s’achever.

Trois jours plus tard, alors qu’il est en train de contempler les flammes qui s’élèvent dans la nuit, Oeil-de-Loup sent que le moment est venu pour la tribu de quitter le Coeur de la montagne et d’aller à la rencontre de leurs frères.

 

 

 

 

 

                                            7

 

 

 

Joseph franchit la porte de son baraquement. Il scrute longuement le camp des femmes,  au-delà des barbelés, dans l’espoir d’apercevoir l’inconnue, mais aucune des silhouettes ne ressemble à la sienne. Malgré sa déception, il se sent moins accablé que les autres jours : ce matin, il a appris qu’il ne devrait pas brûler les corps dans les crématoires. Il a été affecté à une tout autre tâche : réparer un mur fissuré dans le couloir qui conduit à la chambre à gaz. Il y retrouve Lev. Celui-ci lui paraît plus tendu, d’une tension qu’il cherche à contrôler, comme s’il se méfiait de Joseph, mais quand celui-ci croise son regard, il y voit une éclat inhabituel. Joseph ne sait comment interpréter cette expression, mais à cause d’elle, il se met à parler à Lev, à lui raconter tout ce qu’il vit depuis son arrivée au camp : l’enfer quotidien et l’incroyable espoir qui habite ses rêves. Joseph sait que cela peut être une manière de fuir la réalité insoutenable, mais il croit aussi qu’il y a autre chose, quelque chose de mystérieux qui lui échappe complètement. Et puis il y a l’inconnue au visage paisible, qui semble venue d’ailleurs pour conjurer la peur qui les a tous colonisés. Lev se laisse gagner par l’enthousiasme de Joseph, mais pour lui, il n’y a rien de magique, ni de mystérieux. L’espoir est là, mais il vient d’ailleurs. Cette tension que Joseph a remarqué chez lui a été provoquée par la nouvelle qu’il vient d’apprendre : les soldats alliés sont en route et vont venir délivrer le camp ! D’ici là, il faut tenir bon, ne rien manifester qui pourrait exposer qui que ce soit à des représailles.

Joseph est bouleversé par les révélations de Lev. Il lui semble que l’espoir a maintenant envahi toute la pièce dans laquelle ils se trouvent et fait reculer l’horreur qui émane de ce lieu.

Tous deux savent qu’il va falloir être très vigilants dans les jours qui viennent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                              8

 

 

 

Oeil-de-Loup et les survivants de la tribu arrivent en vue du territoire des Pawnees, la première des peuplades qu’ils veulent tenter de rallier à leur cause. Ils y sont accueillis par le chef Nuage Blanc, personnage dont la bonté évoque d’emblée au guerrier la figure de Grand Elan. Les deux tribus se rassemblent en un vaste cercle. Nuage Blanc dit à quel point ils sont heureux de les voir ici et sont avides d’entendre de leur propre bouche le récit de tous les événements qu’ils ont vécu ces derniers mois. Oeil-de-Loup prend à son tour la parole et après avoir relaté le massacre et leur voyage vers le Coeur de la montagne, il parle de  la plus grande menace qui pèse sur toutes les tribus : le rêve de grandeur de l’homme blanc qui pour s’accomplir a besoin de faire disparaître la nation indienne de cette terre qui l’a portée durant des millénaires. La retraite qu’ils ont accomplie leur a permis de pacifier leurs esprits, mais aussi de comprendre que s’ils voulaient se souvenir de qui ils étaient et continuer à transmettre l’héritage de leurs ancêtres, il leur fallait s’unir pour faire échec à la violence de l’homme blanc.

Nuage Blanc acquiesce et assure à Oeil-de-Loup que les Pawnees se rangeront à leurs côtés.

Peu de temps après, le guerrier et Payona se retrouvent assis au bord de la rivière qui longe le village. La jeune femme se rend compte que malgré le succès remporté auprès des Pawnees, Oeil-de-Loup est préoccupé. Il finit par lui faire part de son déchirement. D’un côté la lumière qui existe en chacun et pourrait rayonner à l’infini et de l’autre la haine, le massacre.

Payona lui explique alors les choses qu’elle a découvertes dans son initiation et dans sa vie de chamane.

Chacun reçoit la lumière du Grand Esprit qui le relie à sa source, mais certains gardent ce don intact et peuvent faire rayonner cette lumière autour d’eux. D’autres s’en éloignent très tôt et gardent en eux une nostalgie qui les pousse à rechercher dans le monde extérieur des traces de ce qui a existé jadis. Pour d’autres encore, l’oubli est total : ils sont comme exilés à jamais d’eux-mêmes et sont poussés à s’approprier les biens, les terres d’autres gens pour remplacer ce qu’ils ont perdu sans le savoir. Souvent, ils tuent pour arriver à leurs fins, mais ils restent insatisfaits et condamnés à perpétuer le meurtre indéfiniment. Bien sûr, se relier au Grand Esprit ne peut pas empêcher les armes des Blancs de tuer les Indiens, mais il permet de mieux comprendre qu’au-delà de ces massacres, un autre combat se livre, celui de l’âme.

Les paroles de Payona  apaisent Oeil-de-Loup en lui faisant entrevoir un chemin qui mène vers d’autres territoires.

                                      

 

                                               9

 

 

La nervosité des soldats est de plus en plus perceptible. L’un d’entre eux menace de son arme des prisonniers qui ne vont pas assez vite à son gré pour charger des caisses sur un camion. Il est sur le point de tirer lorsqu’un officier survient et lui crie un ordre. Il part en courant vers le baraquement. Les détenus soufflent. Ils viennent d’échapper à la mort. L’état de qui-vive est permanent. Les gardes et les officiers sont accaparés par les préparatifs d’un départ qui semble imminent. Derrière les ordres qui claquent avec violence, Joseph décèle une peur qui se lève, incoercible.

Le soir tombe, apportant un semblant de calme. Les hommes regagnent leurs baraquements. À l’abri des regards ennemis, les yeux brillent d’une flamme qu’ils ont dû soustraire à leurs geôliers, les prières se font plus ferventes implorant la grâce de vivre la fin du cauchemar.

Dans le pavillon qui abrite le commando préposé aux crématoires, les habituels joueurs de cartes se retrouvent autour de la vieille table mal équarrie. Des plaisanteries fusent. Certains essuient furtivement une larme.

Le lendemain, Joseph aperçoit la jeune femme. Malgré le désordre et la fébrilité environnante, ils peuvent se dévisager un moment. Joseph éprouve à ce moment une curieuse sensation, l’idée étrange qu’une force invisible est à l’oeuvre, qui se moque de la cruauté des soldats et de cet univers de mort.

Ce soir-là, tous entendent dans le lointain le grondement des armées qui se rapprochent.

Joseph pense que le monde a enfin répondu à ces interminables nuages noirs qui s’échappaient des longues cheminées de la mort et il croit entendre, par-delà le fracas des canons, comme une musique qui s’élève dans le ciel, légère et aérienne.

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                             10

 

 

 

 

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la rencontre entre Oeil-de-Loup et Nuage Blanc. Les deux chefs et leurs tribus ont parcouru les plaines dans le but de convaincre les autres peuplades de s’unir pour constituer une force capable de tenir tête aux Blancs. La plupart d’entre elles ont compris la nécessité de cette union et les tribus rassemblées se déplacent maintenant à l’ouest du grand fleuve. Pour éviter d’être repérés, les Indiens usent de stratagèmes : se déplacer par petits groupes, effacer les traces de leur passage et créer de fausses pistes. Malgré leurs efforts, ces mouvements inhabituels finissent par alerter un officier d’état-major, le colonel Stewart qui décide d’aller voir de plus près ce qui se passe et, si nécessaire, de mater par avance toute velléité de révolte parmi les tribus.

Poussé par cette volonté de manifester la mainmise de l’armée sur la région, il pénètre avec ses hommes en territoire indien. Après plusieurs jours de marche, ils aperçoivent un petit groupe d’Indiens qui foncent sur eux. Au dernier moment, ils se dérobent, forçant les tuniques bleues à les poursuivre. Surgit alors la multitude de guerriers rassemblés par Oeil-de-Loup et Nuage Blanc. Les soldats sont surpris par ce déferlement inattendu. Le piège se referme. Ils résistent de toutes leurs forces, mais finissent par être anéantis par le nombre. Le combat entre les deux armées s’achève à l’aube.

 

Après avoir soigné les blessés et construit des sépultures pour leurs morts, les membres de toutes les tribus se rassemblent.

Nuage Blanc prend d’abord la parole pour souligner à quel point l’alliance qui s’est établie entre eux a été déterminante dans leur victoire, puis il invite Payona en sa qualité de chamane à s’adresser à son tour aux peuplades réunies.

Elle évoque la parole de celui qui l’a initiée à la Connaissance. Pour lui, la nation indienne a ses racines dans le lien qu’elle a établi avec le Grand Esprit et, quoi qu’il advienne, il lui faut garder Sa Présence en elle. Elle leur parle aussi des temps à venir où plus de sagesse pourrait régner dans le monde et, lorsqu’elle se tait, les tambours se mettent à battre, appelant sur eux la lumière du Grand Esprit et son amour infini.

 

 

 

 

 

                                           11

 

 

 

C’est l’aube. Un silence inhabituel règne dans le camp. Les prisonniers sortent de leurs baraquements et réalisent que leurs geôliers ont quitté les lieux.

Pour Joseph, la lumière naissante de ce matin-là, c’est comme la première aube qui a dissipé les ténèbres dans lesquelles le monde était plongé. Il ne peut s’empêcher de songer aux premiers versets de la Bible racontant la création du monde.

Certains prisonniers se dirigent d’emblée vers la porte du camp, d’autres hésitent, s’attendant encore à voir surgir brusquement des soldats, arme au poing.

Un grondement assourdi leur parvient et tout leur être est tendu vers ce bruit qui résonne comme un chant oublié, celui de la liberté. Puis les regards se tournent vers l’horizon. Des nuages de poussières surgissent dans le lointain. Des camions émergent de ce tourbillon, puis des silhouettes et enfin des visages.

  Les premiers soldats pénètrent dans le camp et soutiennent avec peine le regard de ces êtres décharnés qui ont contemplé le néant. Ils portent secours aux plus démunis d’entre eux.

  Pour Joseph et Lev, l’inimaginable rêve s’est accompli.

  Joseph peut enfin approcher la jeune femme qu’il a aperçue au-delà des barbelés. Elle lui dit son nom : Rebecca.

  Joseph articule le sien. Il voudrait lui parler, lui dire tout ce qu’il a ressenti depuis le jour où il l’a entrevue, mais c’est impossible. La libération du camp, tous ces soldats, certains détenus qui tiennent à peine debout et elle qui est là, c’est trop d’émotion.

  Alors, elle lui prend la main et l’emmène. Il ne réalise pas tout de suite où ils vont. Il ne s’en rend compte qu’au moment où ils franchissent la porte du camp.

Encore quelques mètres et ils ont dépassé les poteaux de béton qui portent les fils barbelés.

Ils sont libres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                       deuxième partie : le voyage

 

 

1

 

 

           

            New York 1945.

L’appartement de Joseph et Rebecca. La jeune femme contemple la ville qui s’étend à leurs pieds. Joseph vient la rejoindre et tout à coup en découvrant la vue de New York, il lui revient à l’esprit que cette ville a été achetée aux Indiens pour une bouchée de pain il y a plus de  trois siècles, en 1626. Il le dit à Rebecca qui tressaille, surprise par sa réflexion. Elle lui demande comment lui est venue cette idée. Il s’efforce de remonter le cours de ses pensées et réalise que c’est en regardant Rebecca debout devant la fenêtre qu’un souvenir avait brusquement resurgi de sa mémoire. Lorsqu’il l’avait aperçue pour la première fois dans le camp, elle lui avait fait penser à une Indienne. Il n’aurait pu dire pourquoi. Peut-être à cause de la longue chevelure noire qu’il avait imaginée à la place de ses cheveux courts. C’était bizarre. Joseph continue à évoquer les souvenirs du camp devant Rebecca et réalise que dans ses rêves, il était aussi question, de manière fugace, du peuple indien, notamment de présences autour d’un feu. Cet enchaînement d’idées lui paraît maintenant bien étrange.                  

 

 

 

 Au moment où il écrit ces lignes, Joseph ressent à nouveau toute l’intensité de ce moment incroyable, aussi incroyable que leur sortie du camp !

 

 

2

 

Joseph et Rebecca une fois franchie la porte du camp, parcourent la campagne, insouciants comme des enfants, riant et s’émerveillant du moindre bruissement d’herbes. Lorsque le jour commence à décliner, ils se mettent à la recherche d’un endroit où passer la nuit. Ils frappent à la porte d’une ferme et se trouvent en face d’un couple de paysans saisis par leur accoutrement et gênés par la vue de ces prisonniers issus du camp proche dont ils connaissaient l’existence. Ils acceptent finalement de leur laisser la grange pour y passer la nuit. Là, Joseph et Rebecca, débarrassés enfin de leurs oripeaux de détenus font l’amour comme ils en avaient rêvés tous deux dès que leurs regards s’étaient croisés.

Le lendemain, ils sont arrêtés par des soldats en patrouille qui les emmènent dans un camp de la Croix-Rouge. C’est là qu’ils retrouvent Lev. Celui-ci leur annonce qu’il va pouvoir rapidement quitter cet endroit pour rejoindre sa famille qui a émigré aux Etats-Unis avant la guerre. Il leur propose de venir avec lui et de profiter de l’aide de sa famille. Ils acceptent tout heureux de partir pour un nouveau monde.

 

 

 

 

3

 

 

Rebecca dit à Joseph qu’il n’a cessé d’être en contact avec des choses qui relèvent du monde invisible car elle a été réellement une Indienne dans une vie précédente. Joseph est à la fois surpris et soulagé d’apprendre cela. Etonné parce qu’il ne croit pas à la réincarnation et soulagé parce que cela donnerait un sens à ses rêves et aux impressions étranges qu’il a eus. Il demande à Rebecca comment elle peut avoir une telle certitude.

Elle lui raconte son histoire : lorsque le climat s’est déterioré en Allemagne avec l’arrivée des nazis au pouvoir et les restrictions, spoliations et persécutions qui s’en sont suivis pour les minorités, elle a été envahie par une série de rêves. Des rêves étranges, répétitifs dans lesquelles elle était une Indienne dans une tribu en butte aux persécutions des Blancs. Elle y était une chamane, c’est-à-dire qu’elle était capable d’avoir des visions sur l’avenir et possédait des pouvoirs de guérisseuse.

Perturbée par ces songes, elle consulta un psychanalyste. Après l’avoir écoutée pendant plusieurs mois, il lui livra le fond de sa pensée en la prévenant qu’il sortait ainsi de son rôle d’analyste, mais que la situation l’exigeait. Lui-même était juif et voyait avec inquiétude le développement des mesures contre les Juifs et les autres minorités. Il pensait que Rebecca fuyait cette réalité pénible qu’elle percevait néanmoins. Par un mécanisme de protection, elle la transposait à une autre époque, mais pour lui, le rêve était un signal d’alarme qu’elle devait absolument entendre. Il avait décidé quant à lui de quitter ce pays avant qu’il ne soit trop tard et il lui conseilla d’en faire autant. Après cette interprétation, en principe, ces rêves auraient dû cesser, pensait-elle, mais ils se poursuivirent de plus belle. Elle éprouvait maintenant le sentiment étrange de connaître depuis très longtemps les lieux qu’elle visitait en rêve et les personnes qu’elle y cotoyait. De plus, le climat y était très différent des autres rêves qu’elle faisait. Elle y développait une sorte de claire vision de ce qui s’était passé à cette époque et ce qui se tramait actuellement dans la nôtre. Sur ce point, l’analyste avait tout à fait raison. Elle encouragea donc ses amis et son entourage à fuir le pays, mais étrangement, une voix lui disait qu’elle, elle devait rester.

Un jour les choses lui apparurent comme une évidence : la situation qu’elle vivait dans le présent avait dû réactiver les traces d’une vie antérieure à cause des similitudes qu’elle présentait avec celle-ci.

Joseph est captivé par le récit de Rebecca et il se dit que si on accepte cette idée d’une réincarnation, alors ce ne serait pas un hasard qu’ils se soient retrouvés ici à New York, territoire acheté aux Indiens voilà plus de trois siècles et plus peuplée de Juifs que n’importe quelle cité de la planète.

 

 

 

 

              4

 

 

 

Grâce à Lev, Joseph a trouvé du travail dans une librairie tenue par un vieil érudit juif, Abraham. Il partage avec lui la passion des livres qui l’habite depuis son enfance, cet émerveillement pour les mots et tout ce qu’ils recèlent et révèlent. Au cours d’une discussion avec le vieil homme, Joseph fait un lapsus : il parle de Rebecca comme d’une Indienne. Abraham intrigué  lui demande s’il a voulu dire en fait qu’elle a été indienne dans une vie précédente. Joseph est troublé par la remarque de son interlocuteur :  il pensait que le judaïsme n’acceptait pas l’idée de la transmigration des âmes. Abraham lui parle de la vision développée par la Kabbale, différente de celle qui est enseignée traditionnellement, pour qui le fait de s’incarner implique que l’âme n’a pu satisfaire à ses engagements dans sa précédente vie terrestre. C’est cela qui fait que chacun de nous a une mission unique à remplir. À moins, ajoute-t-il, que nous ne soyons un de ces trente six Justes qui se réincarnent dans le seul but de venir en aide aux autres et de faire resurgir les étincelles de lumière qui existent en chacun.

  Joseph pense que ça a du être le cas pour Rebecca. Abraham lui explique qu’au-delà des apparences de chacune des cultures, kabbalistes et chamans tentent d’entrer en contact avec une réalité invisible et sont poussés par la même recherche d’harmonie et de sens.

  Joseph est surpris par le ton très libre du vieil érudit et le fait de l’entendre parler de tout cela comme d’une évidence donne une réalité plus grande encore aux propos tenus par Rebecca et à ses signes mystérieux que lui-même a perçus.

 

 

5

 

 

 

 Joseph revient à l’appartement encore tout imprégné de la discussion qu’il vient d’avoir avec Abraham. Lev arrive peu de temps après. Il paraît à la fois abattu et inquiet. Il explique à Joseph la raison de son accablement. Il s’agit d’une jeune fille qu’il a rencontrée chez un de ses cousins, Ruth, rescapée elle aussi d’un camp. Elle est en proie à des crises d’angoisse et de prostration que rien ne semble pouvoir endiguer. Elle ne cesse de faire des cauchemars et lorsqu’on essaie de l’approcher, elle s’enfuit et court se réfugier dans son lit. Les seuls mots qu’elle prononce de manière audible, c’est “ personne ne peut comprendre ”. Il craint pour sa raison. Ne faudrait-il pas la faire hospitaliser ?

Joseph, comme autrefois, dans le couloir qui conduisait à la chambre à gaz, décide de se confier à Lev, si incroyable que puisse lui paraître son récit. Il lui raconte ce qu’il vient de découvrir à propos de Rebecca et se demande si ses dons de guérisseuse ne pourraient pas aider Ruth. Lev, d’abord réticent, finit admettre qu’il n’y a rien à perdre à tenter quelque chose pour sauver la jeune fille. Il va essayer de convaincre Ruth et les personnes qui s’en occupent.

  Ruth est d’accord de rencontrer Rebecca, bien qu’elle ne croie pas qu’on puisse faire quelque chose pour elle. Elle reste d’abord murée dans son silence, recroquevillée sur elle-meme, puis accepte de s’allonger sur un divan. Rebecca pose sa main sur le front de la jeune fille et lui parle très doucement. Petit à petit, Ruth s’apaise et bascule dans une sorte de transe profonde. Elle commence à manifester des signes d’agitation, puis brusquement, elle se redresse et se met à hurler. Elle est en train  de revivre le moment où les soldats l’ont séparée de ses parents et de son frère sur le quai de la gare. Elle raconte son insoutenable douleur. Elle n’a qu’une envie : les rejoindre et  mourir avec eux, puis soudain, le paysage change : elle marche maintenant dans une plaine. De la boue reste collée à ses chaussures et entrave ses pas. Elle voudrait parler, dire à ceux qui l’entourent tout ce qui s’est passé, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle est seule maintenant et désespérée. Elle continue pourtant à avancer. Une voix l’appelle par son prénom. Elle regarde là-bas au loin. C’est un vieil homme qui lui fait signe. Elle reconnait son père. Il n’a plus son costume noir. Il est vêtu de blanc.  Ruth ne s’en étonne pas. A côté de lui, sa mère et son frère. Ils ont l’air tous métamorphosés. Son père lui sourit et son visage rayonne de tout l’amour du monde. Quelque chose se dénoue alors en elle car ils ont l’air heureux et toute souffrance semble les avoir quittés.

 


6

 

 

Joseph est complètement bouleversé par la scène à laquelle il vient d’assister. Il demande à Rebecca comment il est possible que Ruth soit sortie de sa prostration si rapidement et paraisse métamorphosée. Elle lui explique que par le toucher et la transe, elle a remis Ruth en contact avec un lieu de paix, une énergie d’amour qu’elle avait en elle mais qui avait été complètement anéantie, écrasée par ce qu’elle avait subi. Cela lui a permis d’extérioriser la souffrance qu’elle avait enfouie et de retrouver un début de confiance dans la vie, mais il reste encore beaucoup à faire pour que ses blessures puissent commencer à se cicatriser.

Malgré ces explications, Joseph a tendance à croire que Rebecca a accompli un miracle. Il ne peut s’empêcher d’associer Rebecca à cette impression  d’invulnérablilité qu’il a ressentie lors de leur première rencontre. La jeune femme met fin aux questions incessantes de Joseph et lui propose de partir se balader dans New York.

 

L’attention de Joseph est d’abord attirée par les lettres hébraïques qui ornent les vitrines de magasins. Il se souvient des paroles d’Abraham : selon la Kabbale, les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque avaient créé le monde et toute la création était contenue en elles. Ils poursuivent leur route à travers les différents quartiers de NewYork et arrivent dans le ghetto noir. La nuit tombe. Le quartier semble sortir de sa torpeur. Un homme surgit de l’ombre brandissant un couteau et  hurlant des mots de haine et de désespoir. Il blesse Joseph avec son arme. Avant que celui-ci ait pu réagir, Rebecca  regarde l’agresseur dans les yeux sans s’affoler, sans esquisser le moindre geste de défense. L’homme est désemparé. Rebecca lui parle de sa souffrance, de la sienne et de celle de ces ancêtres esclaves, humiliés sans fin et de ce désir de vengeance, de cette haine qui le ronge en permanence. L’homme, sidéré par ses paroles, pris à contrepied, se met d’abord à les injurier avant de laisser échapper sa tristesse. Joseph lui aussi complètement perturbé, regarde Rebecca continuer à lui parler et à lui dire à quel point elle comprend sa peine et tout ce qui s’agite en lui. Joseph s’éloigne, incapable de faire face à la situation. Au bout d’un moment, Rebecca vient le rejoindre et lui prend la main. Ils marchent en silence un moment. Joseph finit par se calmer. Il réalise que sa blessure n’est pas très grave, qu’il s’est affolé pour rien. Il envie Rebecca et s’en veut d’avoir été incapable d’un tel geste, d’ouvrir un tant soit peu son coeur. Il pensait être sorti de la souffrance et de la violence et voilà qu’elle lui saute à la figure.

 

 

Rebecca l’entraine dans une cave de jazz. Des musiciens noirs y font vibrer leurs notes devant un public enthousiaste qui  rythme leur pulsation. Les solistes arrachent des applaudissements frénétiques à l’assemblée et les sons qu’ils modulent créent une sorte d’incantation magique, lancinante. Peu à peu, se mettant à l’unisson de l’orchestre, Joseph sent une autre énergie naître en lui.                                                           

 

 

 

7

 

 

 

Ruth raconte à Lev comment la vision de sa famille transfigurée l’a sortie du néant. Elle n’imaginait pas qu’une telle chose fut encore possible. Pourtant, elle se rend compte que malgré cette expérience lumineuse, de grandes vagues de désespoir viennent encore la submerger et font resurgir cette envie de mourir. Ce qui a changé depuis la séance avec Rebecca, c’est qu’elle peut se dire à certains moments qu’une vie est possible pour elle.

Il y a quelques jours, elle a entendu dans un café un groupe de gens qui commentaient un article de journal sur les camps. L’un d’entre eux  disait à quel point il était révolté par tout ce qui s’était passé. Les autres se sont détournés, ont commencé à parler d’autre chose. Elle a voulu se lever et crier, mais s’est sentie oppressée, comme entourée d’un mur invisible qu’elle ne pouvait franchir. Elle s’est sentie plonger dans le désespoir. Elle a quitté l’endroit et est partie se réfugier chez Rebecca. Là, elle a pu parler de ce qu’elle venait de vivre et retrouver un semblant de calme. Ce qui l’aide, explique-t-elle à Lev, c’est qu’elle commence à comprendre comment sa maladie s’est construite à travers tous ces gestes, regards, paroles, toutes ses expériences qui avaient inscrits en elle cette conviction qu’elle n’avait pas le droit d’exister. Elle saisit mieux comment s’est tissée cette trame qui l’a amenée à se haïr, à vouloir mourir.

Lev ému par la détresse de Ruth qui refait surface, lui dit à quel point il est difficile, même pour lui, de croire que cet univers de meurtre ait vraiment existé. Il s’étonne encore de la manière dont la jeune femme a pu plonger dans son désespoir et en ressortir. Il se rend compte que pour lui les choses sont tout autre. Il a survécu grâce à une chance extraordinaire. Il sent que ce serait dangereux de laisser tous ces souvenirs remonter à la surface. Ce qui compte pour lui, c’est de déployer ses efforts pour retrouver une vie normale, construire une réalité habitable et écarter de son esprit cet univers de folie.

 

 

 

8

 

 

 

Joseph ne sait plus que penser de ce qui lui arrive depuis qu’il est à New York. Il se demande comment faire coexister le coté lumineux qu’il a expérimenté dans ses rêves et dans sa vie présente avec la souffrance engendrée par tous les massacres. Il en parle à Rebecca. Elle a l’impression d’entendre Oeil-de-Loup. Elle se revoit avec lui au bord de la rivière, pourtant  elle sait que Joseph n’est pas la réincarnation de celui qui a partagé sa vie d’Indienne. Ce sont les mêmes interrogations devant les mêmes situations qui reviennent. Elle essaye de trouver les mots pour aider Joseph. Elle lui parle de l’ombre et de la lumière toujours présentes. Elle lui relate sa vie d’Indienne,  les massacres répétés de son peuple, les victoires remportées sur les Blancs, l’exode vers les réserves, les convois de jeunes enfants arrachés à leur famille et déportés à des milliers de kilomètres de chez eux dans des internats. Son initiation à la vie de chamane lui a permis de savoir qu’il existait autre chose, une force supérieure invisible qui était perpétuellement présente, mais cela ne l’a pas empêché de connaître des moments de découragement et de révolte contre le sort qui  était infligé à son peuple. Quoi qu’il advint, elle gardait le lien avec cette source de vie qui était appelée Grand Esprit. Dans cette existence-ci, si elle est restée dans l’Allemagne nazie au lieu de fuir, ce n’était pas par résignation, mais parce qu’elle avait quelque chose à accomplir dans le camp. Elle devait être là, ça s’imposait à elle et une force lui avait été donnée pour faire face à ce destin.                

 

Joseph en écrivant, se revoit comment il était à cette époque, avec ses interrogations et ses espoirs fous. Ecartelé entre un désir effréné de guérison totale, une recherche du paradis perdu et l’insoutenable souffrance liée à la violence à laquelle il était confronté. Heureusement, il avait la chance d’avoir à ses côtés Rebecca et Abraham. Et cette patience et cette bonté infinie dont il avait tant besoin.

 

Joseph tient les mêmes propos devant Abraham. Celui-ci lui explique que  pour la Kabbale, il s’agit de faire descendre la lumière divine dans le monde. Personne n’a dit que c’était facile. C’est une intention qui peut se traduire par des actes à chaque instant.

 

 

 

 

 

 

9

 

 

 

 

 

Lev sort de l’immeuble où vient d’avoir lieu une réunion rassemblant des rescapés de camps et des bénévoles qui les aident à construire leur vie dans ce pays. Il est plutot satisfait car il a pu constater que la plupart des anciens déportés commencent à se familiariser avec la vie aux Etats-Unis et que certains, tout comme Joseph et lui, ont trouvé du travail.

C’est le soir. Lev marche dans l’avenue quasi déserte en direction de la station de métro. Très vite, il a le sentiment d’être suivi. Il change brusquement de direction et tente quelques ruptures de filature, mais lorsqu’il se retourne, les deux mêmes silhouettes sont toujours présentes à quelques mètres de lui. Ils se rapprochent. Lev sent la peur le gagner. Impossible de fuir. Ils sont trop près maintenant. Il fait volte-face et décide d’engager le combat. Les deux hommes se précipitent sur lui et le cognent avec violence. Lev les entend crier le mot “Juden”. Cela accroît sa panique, mais aussi sa rage car ce sont les mêmes insultes qu’il a entendues lorsque les nazis ont instauré les lois antijuives et dont il a été abreuvé dans le camp. Il revoit les gardiens auxquels il était confronté chaque jour. Sa vie pouvait tenir à leur humeur, à un geste ou une parole qui déclenchait leur fureur. Ici il est libre. Il se rue sur eux. Il tient sa vengeance. Ils sont surpris par la virulence de son attaque. Lev enserre la tête d’un de ses agresseurs dans son bras et  cogne violemment son crâne contre le mur d’une façade. Il s’écroule ensanglanté. L’autre, affolé par la force décuplée dont a fait preuve le rescapé s’enfuit. Lev est indemne, mais il ne peut pas rester là, le laisser s’échapper. Il le poursuit. L’individu pénètre dans le métro. Une course s’engage dans les couloirs. A la fin, il se retrouvent sur un quai. L’assaillant ne peut plus fuir. Lev a l’impression qu’il attend cette heure depuis longtemps. Au moment où la rame pénètre dans la station déserte, Lev fait basculer son agresseur sur les rails, puis il s’enfuit encore rempli de rage et de peur.

 

 

 

 

 

 

 

          10

 

 

 

 

Lev arrive chez Joseph et Rebecca. Ruth s’y trouve également. Hors de lui, il leur raconte son agression et la conviction qu’on les guettait à la sortie de la réunion, lui et les autres. C’est tombé sur lui. Il est certain que ce sont des membres d’un groupe nazi  à cause de leur comportement et bien sur, ce mot “Juden” qu’ils ont utilisé. Ce qui l’a sauvé, c’est cette rage de vivre et toute cette violence qui s’était accumulée en lui depuis des années. Ca a surpris ses adversaires qui s’attendaient sans doute à une proie plus facile. Probablement voulaient-ils faire un exemple pour terroriser les autres rescapés. Il n’aurait peut-être pas dû les tuer, mais il était dans un état tel que rien ne pouvait plus l’arrêter. Le point de non retour avait été franchi.  S’il s’agit d’un réseau et qu’on peut le démanteler, ce sera déjà un grand soulagement pour lui. Il va aller faire sa déposition à la police pour qu’il y ait une enquête. Bien sur, il va lui falloir présenter les choses de telle manière que son état de légitime défense soit reconnu. Rebecca lui propose de rester un peu avec eux, le temps de reprendre son calme, mais Lev ne tient pas en place, il s’en va. Il a besoin d’agir.

Dès le début du récit de Lev, Ruth a quitté la pièce, incapable d’en entendre davantage. Elle revient en larmes. Elle voit Joseph accablé par ce qui est arrivé à Lev. « Ca ne finira donc jamais ? » demande-t-il. Rebecca garde le silence. Elle est affectée comme eux. Joseph perd tout contrôle et l’agresse. « Est-ce que ça va leur coller à la peau toute leur vie ? Tout ce qu’ils ont vécu jusqu’ici, cet espoir insensé, cette lumière soi-disant, ce n’était qu’une illusion ? »

Rebecca ne sait que répondre. Ils sont tous sous le choc. Il faut attendre un peu. Après ce qui vient de se passer, c’est bien sûr difficile de croire en cette lumière, mais l’ombre et la lumière coexistent en permanence dans le monde et chez chaque être humain. Lev a pu s’en tirer grâce à son exceptionnelle combativité et c’est cela qui compte pour l’instant. Elle propose à Ruth et à Joseph de méditer pour retrouver un certain calme, mais ils ne s’y sentent pas disposés pour le moment.

 

 

 

 

 

 

 

 

11

 

 

 

Lev revient le surlendemain pour leur donner des nouvelles. La police vient de confirmer ce qu’il pensait : les hommes appartenaient à un groupement nazi qui s’est donné pour mission de poursuivre l’oeuvre du 3è reich et de s’attaquer aux rescapés. Lev ne sait pas ce que la police va faire, mais lui s’est procuré une arme. Il ne compte pas rester là à se croiser les bras. S’il le faut, il les tuera les uns après les autres, mais il ne permettra plus à personne de disposer de sa vie.

Une fois Lev parti, Joseph demande à nouveau à Rebecca si ça ne s’arrêtera jamais. Elle lui dit que les forces qui se sont déployées avec une telle violence continuent à vivre, comme si elles étaient dotées d’une vie propre. Elles laissent des traces et continuent à agir sur chacun, meme à son insu, victime ou bourreau. « Mais que faire à part regarder cette violence en face ? » s’écrie Joseph. « Peut-être développer son attention à la dimension lumineuse de l’existence », répond Rebbeca. « Mais comment ? » demande Ruth. « Pourquoi ne nous fais-tu pas partager la Connaissance à laquelle tu as été initiée ? » Joseph renchérit. Ils sont, Ruth et lui, à bout de nerfs, après l’agression de Lev. Ils ont besoin d’autre chose, d’approcher cette autre réalité dont Rebecca parle. Rebecca se rend à l’évidence. Il  faut faire quelque chose. Elle leur parle d’un lieu dont elle a entendu parler, un de ces endroits chargés d’énergie comme ceux que les Indiens recherchaient pour avoir des visions. Elle sent que ce lieu les appelle pour les mettre en contact avec le Grand Mystère dont parlent les Indiens.

Ruth, comme soulagée d’un poids, l’embrasse et part d’un pas léger retrouver Lev pour lui demander de les accompagner. Lev refuse. Ruth insiste. « Il faut que tu voies autre chose que ce combat quotidien pour l’existence ». « Ce n’est pas pour moi ce genre de choses », lui répète-t-il devant son insistance. « Je veux maintenant décider de ma vie, lutter pour qu’elle soit ce que je veux, compter sur moi et mes amis. Avoir des projets et être vigilant. C’est tout ». « Mais l’un n’empêche pas l’autre », s’écrie Ruth. Lev est ému par la flamme qui émane de la jeune fille, mais il ne cède pas. « Laisse-moi. Ma femme a été parmi les premières à être déportée. Je n’ai pas pu empêcher  ça. J’ai dû faire face au pire, mais je m’en suis sorti. Je ne veux plus connaître ces horreurs et je ne crois pas que Dieu puisse y faire quoi que ce soit, si toutefois il existe, ce dont je doute, mais toi, vas-y. Tu es belle, lumineuse à l’intérieur, malgré tes souffrances.  Tu es faite d’une autre fibre que moi. J’avoue qu’il m’arrive parfois de t’envier, de vouloir être comme toi, mais je sais que ce n’est pas mon destin ». Ruth, à contrecoeur, finit par s’incliner devant la détermination de Lev. Elle entend ce qu’il dit comme sa vérité profonde. Lui la regarde partir avec déchirement car il se demande si elle ne court pas après des illusions qui rendront sa chute encore plus brutale.

 

 

 

12

 

 

 

Ruth, Joseph et Rebecca sont dans le train qui les emmène vers Washington. Joseph et Ruth se sentent comme appelés par une voix mystérieuse et dans l’attente d’une révélation qui les aiderait à traverser cette crise. Une fois arrivés, un taxi les emmène et les dépose en face d’un immense bâtiment en marbre blanc qui ressemble à un temple grec. Ils suivent une foule qui gravit l’esplanade conduisant à l’entrée, pénètrent à l’intérieur de l’édifice et se retrouvent dans une vaste salle au milieu de laquelle se dresse la statue gigantesque d’un homme assis dans un fauteuil qui semble rendre la justice. Joseph s’aperçoit que Rebecca pleure. Il reste un moment sans comprendre, puis brusquement, il réalise que Rebecca a dû connaître ce personnage dans sa vie d’Indienne, cet homme qui s’est battu pour que les esclaves venus d’Afrique soient délivrés de leurs chaînes. Ruth, elle, est troublée par la présence silencieuse de l’homme. Elle se sent comme protégée par lui et  aspirée par la force étrange qui émane de sa statue, comme si à son contact, toute ses peurs s’envolaient.

“Abraham Lincoln” murmure Joseph. Il comprend tout à coup que la clé est là, dans ce regard nouveau sur les êtres qui les libère de leurs entraves. A son tour, il éprouve le sentiment d’une force inconnue qui lui ouvre les portes de l’impensable.

Ils sont là tous les trois, dans une sorte d’état second, lorsqu’un homme s’approche d’eux et leur fait signe de le suivre. Intrigués par l’allure de l’inconnu et ses paroles laconiques, ils finissent par accepter cette invitation étrange. Ils longent les murs de la grande salle d’un pas vif en ayant tout à coup l’impression d’être devenus invisibles aux yeux des autres visiteurs. Ils arrivent devant une porte qui s’ouvre sur une sorte de cathédrale à l’intérieur de laquelle brille un point lumineux, comme une étoile.

 

 

 

 

 

 

 

           13

 

        A peine ont-ils pénétré à l’intérieur de cette enceinte que les murs s’estompent et que surgit devant leurs yeux une grande plaine ensoleillée. Un homme agite la main dans leur direction, c’est Grand Elan, le chef de la tribu des Mandans. Il leur montre un champ de bataille jonché de cadavres, puis il tend sa main vers le soleil. Joseph, Ruth et Rebecca comprennent qu’il leur montre la lumière éternelle de la création. L’homme s’avance maintenant vers eux. Ce n’est plus Grand Elan, mais le chaman qui a initié Payona à la Connaissance. Il saisit un brin d’herbe entre ses doigts et le contemple comme un objet précieux.

Rebecca se souvient de son enseignement : l’amour pour tout ce qui est vivant.

La vision disparaît. Une autre surgit. Des enfants avancent dans le couloir qui les mène vers la chambre à gaz. Ils doivent se déshabiller. L’un d’eux refuse d’obéir aux ordres des soldats. L’officier le menace, mais rien n’y fait. Les autres gosses se sont rassemblés autour de leur camarade. La peur semble tout à coup les avoir quittés. Ils forment une ronde, se mettent à chanter, puis s’égaillent en dessinant des papillons colorés sur les murs. Les soldats sont entraînés malgré eux dans cette joie explosive. Ils sortent tous du bâtiment et se retrouvent dans un champ de fleurs entourés de milliers de papillons.

La vision s’estompe et cède la place à celle, étrange, d’un bateau qui se balance sur les flots, relié à la terre par d’épais cordages. Dans la cale, des Noirs enchaînés réclament de l’eau au garde qui arpente le pont. Il referme la trappe. Des cris de désespoir jaillissent des flancs du navire. Le bateau lève l’ancre. Un grand silence se fait, puis des chants s’élèvent. Un grondement sourd martelé par le bruit des fers. L’incantation atteint une telle intensité qu’elle fait voler en éclat les parois de la cale et surgir le ciel au-dessus de leur tête.

Joseph, Ruth et Rebecca sentent battre au plus profond d’eux-mêmes le coeur de l’univers.

Une dernière vision leur apparaît, celle d’une ville. Jérusalem avec sa coupole dorée. Les collines sont couvertes d’une foule hétéroclite : légionnaires romains, hassidim, soldats allemands et plein d’autres de tous temps et de tous lieux. Une tornade s’abat sur la cité avec une violence inouïe. On dirait que la haine se libère en explosions répétées. Les trombes d’eau emportent le sang répandu et collent les humains à la terre. Lorsque le calme revient, tout semble immobile, comme figé dans l’éternité, puis une silhouette se dresse dans le paysage désertique. C’est un Noir. Il souffle dans une trompette et le son éclatant de l’instrument réveille sort les etres humains de leur torpeur, de leur mort apparente. C’est comme le chant de la terre qui s’élève vers le ciel.

 

14

 

 

 

Ruth, Joseph et Rebecca contemplent à nouveau l’immense cathédrale illuminée et, éveillés par les visions qui leur sont apparues, ils se souviennent.

Joseph réalise qu’aussi loin qu’il peut remonter dans le temps, cette flamme a toujours existé. Fascination pour la flamme des bougies brûlant sur les candélabres de la synagogue de son enfance, paysage, mélodie, rencontre d’une autre âme, il revoit ces moments de grâce où il a ressenti, même fugitivement, ce sentiment d’harmonie avec le monde.

Ruth, elle, évoque les moments passés avec son père dans son enfance, la rencontre avec son grand amour et brusquement, elle se souvient à cet instant du regard du jeune soldat qui lui intimait de s’arrêter lorsque, séparée de ses parents sur le quai de la gare, elle voulut par désespoir se jeter sur les gardes pour mourir. Il lui disait clairement, elle s’en rend compte maintenant, qu’il ne voulait pas qu’elle meure.

Rebecca est heureuse. Elle leur parle à nouveau de cette force qui lui a été donnée, indicible, invisible pour aider les autres et garder l’espoir envers et contre tout. Elle sait maintenant que cette expérience qu’ils viennent de vivre à permis à Ruth et à Joseph de redonner un sens à leur vie, de retrouver la dimension humaine qui leur avait été arrachée.

Ruth se dit qu’il faut réparer le monde, selon les termes de la Kabbale, aider les autres à se libérer des souffrances qui se transmettent de génération en génération. C’est utopique, mais elle veut montrer que c’est possible, que l’âme peut poursuivre sa route, même à travers les catastrophes.

Joseph se dit qu’il faut libérer la parole, parler du Bien et du Mal, de l’ombre et de la lumière, relater les expériences qu’ils ont vécues afin que cela puisse servir à d’autres, éveiller la dimension lumineuse qui existe en chacun.

 

 

 

Joseph tire lentement la dernière page qu’il vient d’écrire du rouleau de sa machine. Il a terminé la tâche qu’il s’était assignée. Il peut se reposer, attendre. D’autres tâches viendront à leur heure. La porte  s’ouvre. Rebecca entre dans la pièce. Elle lui sourit.